Oublié ?


Amédée Courbet , le grand marin



Amédée Anatole Prosper Courbet naît à Abbeville en 1827 ; il est le fils d'un négociant aisé de la ville, et son frère deviendra, par la suite, maire de la cité et député de la Somme. Élevé très chrétiennement, le jeune Courbet, après de brillantes études terminées à Paris, est reçu en 1847 à l'École polytechnique , 5ème sur 126. Il a vingt ans.


Amiral Courbet (1827-1885)

Rétracter -

Sommaire

  1. Les années de travail
  2. L'Indochine
    1. L'amiral Courbet obtient le commandement d'une division navale
    2. Commandant en chef des troupes de terre et en mer
  3. Fou- Tchéou
    1. Se poste devant l'arsenal de Fou-Tchéou
    2. Le conflit peut éclater à tout moment
    3. Les négociations échouent
    4. Reçoit la médaille militaire
  4. La gloire
    1. Reçoit l'ordre de prendre l'île de Formose
    2. Arrive à détruire des bateaux stratégiques
    3. Des préliminaires de paix sont en cours
  5. La fin
  6. Un grand français



De bonne heure, il manifeste sa volonté d'être marin. La mer l'attire, le séduit et, contrairement à ses camarades de Polytechnique, qui feront carrière dans les armes savantes — artillerie et génie — ou dans les grands corps de l'État, il devient aspirant de marine. A cette époque, c'est un jeune homme de taille moyenne, très mince, au visage ovale, au front bombé, aux yeux bruns et vifs, aux cheveux châtains. De caractère calme et réfléchi, Courbet sait rester maître de lui en toutes circonstances ; sa volonté, sa ténacité, son amour du travail lui ouvrent la carrière qu'il désire. Il lui reste maintenant à se perfectionner, par l'étude et l'observation, dans les sciences propres à la navigation et au combat naval.


Les années de travail



La marine à voile est à son déclin ; la vapeur s'impose en maîtresse souveraine des mers, et la science, sous tous ses aspects, trouve des applications sur les nouveaux bâtiments de combat. Au cours des nombreuses campagnes du Second Empire, Courbet ne prend part à aucune action de guerre, ni en Crimée, ni en Italie, ni au Mexique ; en 1870, il est aux Antilles. Mais le hasard de sa vie de marin lui réservera le baptême du feu à la fin de sa carrière.

Lieutenant de vaisseau en 1856, capitaine de frégate dix ans après, capitaine de vaisseau en 1873, ayant parcouru les mers, commandé des bâtiments de toute nature, depuis la corvette à voile jusqu'au cuirassé d'escadre, Courbet a appris à se rendre digne de commander aux autres : pour lui, le chef ne mérite ce nom que s'il se sent vraiment capable de diriger les services de tous les hommes, officiers et matelots, qu'il a sous ses ordres. Ses longues campagnes en mer, ses passages dans les états-majors ont fait de lui un navigateur hors ligne, un excellent manœuvrier et un astronome de valeur. C'est alors, en 1880, qu'il est nommé contre-amiral et gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, puis commandant en chef de la division navale d'essais. Il est commandeur de la Légion d'honneur.


L'Indochine





L'empire d'Annam. qui occupait presque entièrement l'Indochine orientale, entretenait, dès l'époque de Louis XVI, des relations avec la France. Par la suite, l'empereur Tu-Duc refusa de renouer ces relations et se mit à persécuter les chrétiens. En 1858, des missionnaires français ayant été massacrés, Napoléon III envoie une expédition qui conquiert la Cochinchine. En 1863, le roi du Cambodge, inquiet des menaces du royaume voisin, le Siam, se place sous le protectorat français. En 1873 et 1883, deux officiers de marine, Francis Garnier et le commandant Rivière, selon les objectif du gouvernement français, débarquent au Tonkin, soumis à l'empire Annamite ; mais ils sont massacrés par les "Pavillons-Noirs", bandes de cruels soldats irréguliers chinois, qui, pratiquement, sont les maîtres du pays.

Jules Ferry, qui vient d'être nommé à la présidence du conseil, a compris l'importance de l'Indochine et veut réserver à la France la mise en valeur de cette contrée. Poussé par l'opinion publique, qui s'exaspère de nos échecs, il décide de monter une expédition importante contre l'Annam. Des procédés de plus en plus hostiles, l'inobservance des traités et l'alliance secrète de l'Annam avec les "Pavillons-Noirs" et la Chine, empêchent la réalisation des desseins de la France.

Une division navale des côtes du Tonkin est formée et, le 31 mars 1883, son commandement est confié à l'amiral Courbet. Elle comprend deux cuirassés, quatre croiseurs et divers autres bâtiments plus légers, avec des transports pour le corps expidionnaire. En août, l'escadre, rassemblée à Tourane, se porte devant Hué, capitale de l'Annam.

Commandant en chef des troupes de terre et en mer



Le 18, les forts de Thuan-An sont écrasés, le 20 les troupes débarquent, le 25 un traité est signé avec le roi Hiep-Hoa, qui reconnaît le protectorat de la France. Courbet se dirige aussitôt sur le Tonkin : il est nommé commandant en chef des troupes de terre et de mer opérant dans cette région.

Hanoï est occupée sans coup férir ; le corps expéditionnaire, renforcé par des éléments venus de France et comptant prés de 7 000 hommes, se porte sur Sontay, ville puissamment fortifiée et défendue par les 25 000 "Pavillons-Noirs" du chef Lun-Vinh-Phuoc. Tirailleurs algériens, légionnaires, zouaves, fantassins de marine et matelots se lancent à l assaut, soutenus par le feu des canonnières de la flotte, et enlèvent d'un seul élan une position importante. Le légionnaire Minnaërt plante sur la plus haute tour de la place un drapeau français, fait des lambeaux de trois pavillons ennemis.

Courbet a dirigé l'attaque en personne ; il s'est établi sur un tertre, où sa silhouette est visible des remparts. Impassible sous le feu continuel et violent que les danois dirigent sur lui, il encourage les tirailleurs par sa présence et son calme. Il conduit le combat avec une précision, une vigueur et une énergie extraordinaires. Il galvanise les soldats, peu habitués, dans l'ensemble, à être commandés par un marin. Son officier d'ordonnance est jeté à terre, à ses côtés, par une balle qui s'amortit sur sa montre.


Fou- Tchéou



Se poste devant l'arsenal de Fou-Tchéou



Le 11 mai 1884, la Chine ligne un traité à Tien-Tsin et reconnaît n'avoir aucun droit sur le Tonkin. Mais elle n'observe guère ce traité et, au Tonkin même, naissent de nombreux incidents, en particulier à Bac-Lé, où des soldats français sont sauvagement massacrés. Courbet reçoit alors l'ordre de mouiller avec ses navires devant l'arsenal de Fou-Tchéou, le plus important du "Céleste Empire". C'est une ville de 600 000 âmes, située entre Canton et Changhaï, sur la rivière Min. Pour l'atteindre, il faut remonter le cours d'eau sur 50 km environ, entre deux rives hérissées de défenses énormes et de forts puissamment armés.

Le conflit peut éclater à tout moment



Le 12 juillet, Courbet pénètre sans rencontrer de résistance dans la rivière et vient embosser sa flotte face à celle des Chinois. Il a sous ses ordres le cuirassé la Triomphante, les croiseurs Estaing, Duguay-Trouin, Villars, Chateaurenaud, plus quelques canonnières et torpilleurs. Lui-même a hissé son pavillon sur le Volta, aviso léger et peu armé, qui est placé en première ligne, an poste le plus dangereux. La situation est délicate : d'une part, la France n'est pas en guerre avec la Chine, mais le moindre incident peut faire éclater le conflit, et l'attitude des Chinois demeure équivoque ; d'autre part, la flotte française, embossée dans la rivière puissamment défendue, semble prise au piège comme un poisson dans une nasse. Les équipages, toujours en alerte, toujours en appareillage (la seule Triomphante a changé de place 36 fois en 5 jours), sous une chaleur torride, sont dans un état d'énervement et de fatigue presque insoutenable. Des navires, on aperçoit les Chinois travaillant sans trêve pour établir de nouvelles défenses et renforcer les anciennes.

La flotte chinoise n'est pas négligeable ; elle comporte deux croiseurs modernes, 5 transports-avisos, 3 canonnières, 13 jonques armées en guerre, d'innombrables brûlots. Les équipages semblent fanatisés "contre les diables étrangers qui sont venus les narguer dans leur port".

Les négociations échouent



Les négociations avec le gouvernement chinois ayant échoué, le consul de France prévient le vice-roi et les diplomates étrangers que les hostilités vont commencer et, le 23 août, Courbet lance ses torpilleurs à l'attaque. Le croiseur Yang-Ou doit se jeter à la côte, le croiseur Ching- Wai est transpercé par les obus et saute. Les jonques armées sont réduites à néant. L'arsenal est arrosé d'obus, pratiquement détruit, et les défenses des rives contraintes au silence par le feu des navires qui remontent la rivière. En quelques heures, la flotte chinoise est annihilée ; de la côte à l'arsenal, c'est-à-dire sur une étendue de 40 km environ, naguère très fortifiée, il n'y a plus, une seule pièce de canon capable de servir.

Reçoit la médaille militaire



Courbet, là encore, a fait preuve d'un courage extraordinaire, d'une habileté, d'une prudence et d'une sûreté de vue, dignes d'un grand chef. En récompense, il reçoit la plus haute distinction qui puisse être attribuée à un commandant en chef : la Médaille militaire.


La gloire



Reçoit l'ordre de prendre l'île de Formose



Ce succès a un énorme retentissement en France et le gouvernement décide de continuer sa politique de représailles contre la Chine, sans toutefois lui déclarer la guerre. Un gage doit, selon lui, être pris, et rapidement ; c'est l'île de Formose qui est choisie, et l'ordre est donné à Courbet de l'attaquer, de s'en emparer ou d'en faire le blocus. L'amiral fait remarquer aussitôt que la chose lui paraît impossible avec les faibles moyens dont il dispose. Cette île, d'une superficie de 36 000 km2, avec une population nombreuse, ne peut être prise et conservée par le faible corps expéditionnaire qu'il commande. D'autre part, il n'a pas suffisamment de navires pour opérer un blocus strict et efficace des côtes. Cependant, Courbet n'est pas écouté et il lui faut se porter sur Formose, où il arrive le 1er octobre.

Arrive à détruire des bateaux stratégiques



Les débarquements opérés à Kelung et à Tamsui ne mènent à rien, et il est impossible de pénétrer à l'intérieur des terres. L'hiver se passe ainsi en un blocus illusoire et décevant. Cependant, le 13 février 1885, la frégate chinoise Yu-Shen et la corvette Tchen-King sont mises hors de combat, dans la rade de Shei-Pou, par une attaque audacieuse des canots porte-torpilles de Courbet. Aux félicitations qui lui sont adressées, l'amiral répond simplement : "Avec des officiers et des hommes de cette trempe, on peut exécuter tout ce qui est humainement possible!"

Des préliminaires de paix sont en cours



Courbet se porte ensuite aux Pescadores, groupe d'une vingtaine d'Iles situées à l'ouest de Formose, excellente position stratégique pour y établir une base d'opérations et un dépôt de charbon. Le 27 mars, il s'empare de Taïwan-Fou, puis de Poughou et de Makung, capitale des îles. A cette époque (le 4 avril) des préliminaires de paix sont signés à Paris : la Chine, en effet, se sent de plus en plus menacée, les Français ayant classé le riz parmi la contrebande de guerre, et le blocus devenant de plus en plus efficace.


La fin



Courbet est toujours aux Pescadores ; mais, depuis longtemps déjà, il souffre d'un mal inexorable qui ne lui laisse guère de répit. Il a, tant qu'a duré la campagne, courageusement surmonté sa douleur, refusant d'abandonner son commandement, ainsi que le lui conseillaient les médecins.

Dans les derniers temps, il a des syncopes prolongées, ses souffrances l'épuisent ; maintenant que la paix va être signée, l'amiral sent que sa tâche est finie, que la France n'a plus besoin de lui dans ces mers lointaines, qu'il ne peut désormais lui être utile. Il ne résiste plus. Le 11 juin 1885, il s'éteint à bord du Bayard, le navire amiral, en rade de Makung, au moment même où il apprend la signature du traité de Tien-Tsin qui reconnaissait à la France le protectorat sur le Tonkin et l'Annam. Il a 58 ans.

Toute l'escadre est dans l'affliction ; officiers et matelots qu'il avait tant aimés, qu'il appelait "ses braves- enfants", demandent à défiler devant son corps. Ces hommes rudes et énergiques sanglotent comme des enfants.

Sa dépouille est ensuite placée, pour être ramenée en France, dans quatre cercueils, un de plomb, un de chêne, un de zinc et un de teck.

La France prend le deuil et fait à Courbet d'émouvantes obsèques ; son éloge public est prononcé solennellement à la Chambre des députés et au Sénat par le ministre de la Marine et le président du Conseil.


Un grand français



Ainsi vécut et mourut l'amiral Courbet, marin expérimenté, administrateur habile, diplomate réfléchi, soldat courageux, impassible au milieu des dangers ; il possédait surtout le don si rare du commandement et savait obtenir, de ceux qui étaient placés sous ses ordres, ce qu'ils étaient capables de donner. Officiers et matelots, soldats de terre et de mer, tous lui étaient dévoués et se montraient fiers de servir un tel chef. Travailleur infatigable, précis dans son commandement, n'hésitant pas à placer les gouvernants devant leurs responsabilités, il fut un grand Français à qui s'applique particulièrement cette phrase de Bossuet : "Une âme courageuse sait demeurer maîtresse du corps qu'elle anime."